Ces chênes qu’on abat, édito de Marie-Hélène Martin

Ces chênes qu’on abat …

Cette méditation est destinée aux gens (dont je suis) qui sont affligés du « complexe d’Idefix ». Au cas où vous ne le connaîtriez pas, Idefix est le petit chien du héros gaulois Obelix, et il aboie de détresse chaque fois que son maître, inconscient de sa force, déracine un arbre plus facilement que je n’arrache une touffe de chiendent. J’appelle donc complexe d’Idefix cette désolation qui m’étreint le cœur et me met en rage quand je vois un vieil arbre familier abattu au prétexte (souvent infondé) qu’il menace la sécurité des piétons. Mais il n’est pas question ici d’entretien du domaine forestier ou de l’espace urbain. Ce qui provoque cette réflexion est une image reçue lors d’une « réunion de prière » d’une quinzaine de membres de notre Frat Pentecôte nationale (le 20 juin 20), image dont l’ambiguïté a suscité des interprétations antithétiques. Si les oracles de la Pythie de Delphes cultivaient l’équivoque, pour être justifiés quoi qu’il arrive, il n’en est en général pas de même pour les motions de l’Esprit Saint ; mais il est vrai qu’elles nous laissent parfois perplexes. Cette image était celle d’un bulldozer déracinant un arbre : quoi de plus déstabilisant ? Fallait-il y voir un avertissement devant une menace de destruction, dirigée contre ce Royaume qui, issu d’un grain de sénevé, doit devenir un arbre où s’abriteront les oiseaux du ciel (Mtt 13, 12), ce Royaume que nous essayons de faire grandir ? Ou au contraire une invitation à prendre les commandes de l’engin de chantier, casque en tête ? Autrement dit, que signifie cet arbre voué à la mort ?

Il y a beaucoup d’arbres dans l’Écriture, depuis ceux du jardin d’Éden jusqu’au chêne de Mambré, des arbres qui bordent le Fleuve de Vie (Ez 47, 13 et Ap 22, 2) au figuier sous lequel Jésus a repéré Nathanaël, des cèdres du Liban au sycomore de Zachée, et les paraboles évangéliques ont souvent recours à cet élément commun de notre environnement. Et que l’arbre ait en soi une valeur ambiguë est devenu quasi proverbial : « c’est au fruit que l’on reconnaît l’arbre » (Mtt 12, 33 ; Luc 6, 43-44). L’arbre est-il stérile, peut-être aura-t-on un peu de patience dans l’espoir qu’il porte un jour du fruit (Luc 13, 6-9), peut-être sera-t-il immédiatement maudit et aussitôt desséché (Mtt 21, 18 sqq). Ainsi l’image reçue dans la prière pouvait se comprendre comme une invitation à détruire en nous ce qui ne porte pas de fruit.

Mais si nos mentalités contemporaines sont enclines à vénérer l’animal ou le végétal au nom d’une écologie plus ou moins bien comprise, elles ne sont pas loin parfois de retomber dans un paganisme qui voyait des nymphes dans les arbres, ou bien qui se servait de ceux-ci comme d’instruments oraculaires (le chêne de Dodone), ou encore qui les consacrait à des divinités et les honorait comme sacrés. On en trouve une trace par exemple dans un passage d’Osée (4, 13) dénonçant les cultes idolâtriques dans lesquels Israël s’est fourvoyé : « Sur le sommet des montagnes, ils sacrifient, sur les collines, ils brûlent l’encens, sous le chêne, le peuplier et le térébinthe, car leur ombrage est bon. » Ce lien entre les arbres et l’idolâtrie peut expliquer ce passage étonnant de l’évangile de Luc, où pour donner un exemple de la puissance de la foi, Jésus affirme qu’elle permet à celui qui en a gros « comme un grain de moutarde » d’ordonner à un mûrier de se déraciner et d’aller se planter dans la mer” (17, 5-6). Curieuse fantaisie que de mettre sa foi au service d’un tel caprice ! Mais que savons-nous de ce que représentait ce mûrier ? Dans la mythologie grecque, la mûre est issue du sang des Titans, versé dans leur combat contre les dieux. Il se pourrait donc que Jésus nous recommande de prendre les commandes du bulldozer…

Encore au IVe siècle saint Martin évangélisant les campagnes entre Touraine et Poitou faisait abattre des arbres sacrés, auxquels les païens se montraient encore plus attachés qu’aux sanctuaires (Sulpice Sévère, Vie de saint Martin, chap. 13). C’est donc bien au combat spirituel que cette image paraît nous exhorter. Il y a en nous et autour de nous des idolâtries bien « enracinées », des points de fixation, des immobilismes (idéologiques, ritualistes… des idées fixes !) qui s’opposent, par définition, au courant de la grâce, à la nécessité de nous laisser sans cesse déplacer au vent de l’Esprit.

Et face à tous ces arbres sacrés, à ces « bois qui ne sauvent pas » (Is 45, 20 ; voir aussi Sag 13), il importe d’ériger le seul Arbre de Vie digne d’être révéré, la Croix du Seigneur, « bel arbre resplendissant, éclatant de lumière, paré de la pourpre royale », comme le chante l’hymne de saint Fortunat. Après avoir déraciné, c’est lui qu’il faudra (re)planter dans bien des territoires, sinon matériellement à nos carrefours à grand renfort de processions comme au temps des missions, du moins spirituellement, avec les engins puissants dont l’Esprit saura nous doter. « Car là où il avait détruit des sanctuaires païens, Martin construisait aussitôt des églises et des ermitages » (op. cit. Chap. 13, 9).

(Marie-Hélène Martin)

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*