L’évangile au risque de ses racines …

L’Évangile au risque de ses racines

(Par Claude Turck, membre du Conseil National de Fraternité Pentecôte)

Pourquoi et comment prier avec le Premier Testament

Notre groupe de partage biblique considère parfois que dans la méthode ignatienne, seuls les Évangiles doivent être pris en compte. C’est une vision qui part d’un bon sentiment — le désir de rester centré sur le Christ —, mais c’est une erreur spirituelle et historique. La Bible forme un tout indissociable : (l’Ancien Testament) que nous appellerons la Première Alliance dans la suite de notre exposé et et, le Nouveau Testament que nous appellerons la Nouvelle Alliances (les Évangiles, Actes des apôtres et lettres). Les deux testaments se répondent et s’éclairent mutuellement.

I. Réflexion : Pourquoi la Première Alliance est-elle indispensable ?

1. Jésus a prié avec ces textes

Si nous voulons imiter Jésus et entrer dans sa psychologie, nous devons fréquenter les textes qui ont nourri son cœur d’homme. Jésus n’avait pas d’autre Bible que ce que nous appelons le Premier Testament. Ses paraboles, ses prières et ses réactions découlent directement de cette histoire. Dans son exhortation apostolique Evangelii Gaudium, le pape François souligne d’ailleurs que toute la Bible converge vers Jésus-Christ.

2. L’héritage des Écritures et de la tradition ignatienne

En tant que catholiques, nous avons beaucoup appris de nos frères protestants dans la lecture directe de la Bible. Ils nous rappellent la richesse de cette Première Alliance, non pas comme un ensemble de règles dépassées, mais comme le récit de la fidélité inébranlable de Dieu. L’Évangile n’est pas né dans un vide spirituel : il est la fleur, mais le Premier Testament en est la racine.

De plus, dans le contexte du Renouveau Charismatique, la place accordée à l’ensemble de l’Écriture (Première et Nouvelle Alliance) est théologiquement considérée comme un tout indissociable, mettant l’accent sur la continuité du dessein de Dieu.

Mes années de cheminement avec la Communauté du Chemin Neuf m’en ont convaincu : le texte fondateur d’Ignace, les Exercices Spirituels (cette méthode d’entraînement pour l’âme qui nous aide à “sentir et goûter” Dieu pour prendre de bonnes décisions), ne se limite pas à la Nouvelle Alliance :

  • La Première Semaine : Elle est centrée sur la création et le péché. Pour méditer ces thèmes, Ignace s’appuie largement sur la Genèse et les Psaumes.
  • La structure de la prière : Ignace utilise souvent des figures de la Première Alliance comme modèles de dialogue avec Dieu. Sans les prophètes ou les patriarches, il manque une partie de la “grammaire” spirituelle qu’il propose.

Limiter sa méthode aux seuls Évangiles reviendrait à lire le dernier chapitre d’un roman en ignorant tout le développement de l’intrigue.

3. Un miroir de notre propre imperfection

On reproche parfois au Premier Testament sa violence ou sa complexité. Pourtant, c’est là sa plus grande force. Les figures de la Première Alliance ne sont pas des héros de marbre. Ce sont des hommes et des femmes de chair, avec leurs qualités, leurs peurs et leurs graves défauts. Contempler leurs travers nous permet de réaliser que Dieu ne cherche pas des personnes parfaites pour faire alliance, mais qu’il conduit chacun là où il est, malgré ses chemins de traverse.

II. Complémentarité : Deux facettes d’un même Dieu

Pour comprendre comment ces deux parties de la Bible se complètent dans notre prière, voici un repère simple :

Ce que nous apporte… Le Premier Testament (Ex: Abraham) Le Nouveau Testament (Les Évangiles)
Le visage de l’Homme Un homme imparfait, qui doute et tâtonne, mais continue à chercher Dieu. L’Homme nouveau, transformé par le Christ, qui nous montre le chemin à suivre.
Le visage de Dieu Un Dieu patient, pédagogue, qui “écrit droit avec des lignes courbes”. Dieu qui se fait proche, qui s’incarne et donne sa vie par amour.
Pour notre prière Idéal pour confier à Dieu nos propres failles et nos découragements. Idéal pour apprendre à aimer et agir à la manière de Jésus.

II. L’Exercice Pratique : Une expérience de prière avec Abraham

Pour dépasser la théorie, vivons une “ouverture exceptionnelle” à travers un parcours de prière en quatre étapes simples, inspiré de la pédagogie de Saint Ignace, mais accessible à tous.

Le texte d’appui : Genèse 15, 1-6 (La promesse sous les étoiles)

Abraham est en plein doute, fatigué de ne pas voir la promesse d’un héritier se réaliser. Il s’est replié sur lui-même.

  • 1. L’introduction (Le lien avec Jésus) : Avant de lire, rappelons-nous que nous allons contempler le texte qui a forgé la foi d’Abraham, celui que les Évangiles appellent « le Père des croyants ».
  • 2. Entrer dans le décor avec nos sens : Imaginons la scène. La vue : l’obscurité totale du désert, la solitude d’Abraham enfermé sous sa tente, puis le choc visuel de l’immensité de la voûte étoilée quand Dieu le fait sortir. Le toucher et l’odorat : l’air frais de la nuit, le sable froid sous les pieds. L’ouïe : le ton amer d’Abraham qui exprime ses doutes, et la voix douce de Dieu qui élargit son horizon.
  • 3. Goûter le mouvement intérieur : Arrêtons-nous sur le contraste. Abraham passe de la fermeture de sa tente (la désolation : le repli sur soi, l’amertume) à l’immensité du ciel étoilé (la consolation : la paix retrouvée, l’ouverture à la promesse). Dieu le prend avec ses travers et l’emmène plus loin.
  • 4. Le dialogue final (Le Colloque) : Terminons par un dialogue spontané avec le Seigneur, « comme un ami parle à un ami » : « Seigneur, regarde mes propres doutes, mes tentes fermées. Fais-moi sortir pour que je voie tes étoiles. »

IV. D’autres grands modèles de dialogue avec Dieu

Pour prolonger l’expérience, le Premier Testament nous offre trois autres figures magnifiques de la rencontre ignatienne :

1. Moïse et le Buisson Ardent : L’art de l’écoute et de l’objection (Exode 3)

  • Le modèle de dialogue : Moïse ne fait pas un monologue pieux. Il discute avec Dieu, il négocie, il exprime ses peurs et ses faiblesses (« Qui suis-je pour aller vers Pharaon ? »).
  • L’application ignatienne : Le dialogue avec Dieu n’exige pas que nous cachions nos résistances ou notre sentiment d’incapacité. C’est dans le choc de nos objections face à l’appel de Dieu que le discernement s’affine.

2. Jacob au Jabbok : La prière comme un combat corporel (Genèse 32)

  • Le modèle de dialogue : Le dialogue ici est fait d’une tension, d’un corps-à-corps dans la nuit. À l’aube, Jacob lâche cette phrase extraordinaire : « Je ne te lâcherai pas, que tu ne m’aies béni. »
  • L’application ignatienne : La prière demande parfois de la sainte obstination. Quand nous traversons la sécheresse spirituelle, le modèle de Jacob nous enseigne à “tenir bon”, à lutter avec Dieu dans la nuit jusqu’à ce que la consolation revienne.

 

 

 

3. Élie à l’Horeb : Apprendre à discerner la voix de Dieu (1 Rois 19)

  • L e modèle de dialogue : Dieu invite Élie, fatigué et découragé dans le désert, à exprimer toute son amertume (« Je suis resté moi seul… »). Dieu l’écoute, puis se révèle non pas dans l’ouragan ou le feu, mais dans le « murmure d’une brise légère ».
  • L’application ignatienne : C’est le fondement même des règles de discernement des esprits. Ignace explique que le bon esprit (Dieu) parle souvent à l’âme de manière douce, légère, comme une goutte d’eau qui entre dans une éponge, dans la paix subtile du cœur.

Ces récits n’enseignent pas des concepts théoriques. Ils décrivent l’expérience humaine de la rencontre. Moïse apprend la « révélation du Nom », Jacob reçoit une « identité nouvelle » (Israël), et Élie retrouve la force de « repartir en mission ». C’est exactement le triple fruit que vise une retraite ignatienne.

Une question toute simple peut clore notre partage : « Est-ce que ces contemplations ont moins nourri notre relation au Seigneur qu’un texte de l’Évangile ? »

 

Le simple constat de paix et de joie présentes lors de la contemplation prouve que le Saint-Esprit n’est pas limité au Nouveau Testament.

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